Toutes elles déployées
Posted on Dimanche 20 juin 2010 at 10 h 00 min and filed under Magazine.Il fallait une sacrée personnalité pour devenir aviatrice au début du siècle dernier. D’Élise Deroche, la toute première, à Amelia Earhart, la plus célèbre, embarquement aux côtés de femmes d’exception, les pionnières du ciel. — Par Marc Branchu
Élise Deroche, Harriet Quimby, Bessie Coleman… Leurs noms ne vous disent certainement rien. Seul celui d’Amelia Earhart a échappé à l’oubli. Une injustice. Au début du XXe siècle, ces femmes marquèrent l’histoire de l’aviation de leur empreinte. Dans le sillage des suffragettes britanniques, elles donnèrent des ailes à l’émancipation de la femme. Bravant le machisme ambiant, écueil alors aussi fréquent que la mécanique défaillante. «L’aviation n’est pas un sport pour femmes, assurait un journaliste à l’époque. Ce n’est même pas encore un sport pour hommes. C’est à peine si c’est un sport pour oiseaux.» Le préjugé eut la vie dure. Celles qui s’imposèrent furent de fortes personnalités, des esprits indépendants qui trouvèrent dans l’avion l’allié idéal pour s’affranchir à la fois des conventions et de la pesanteur.
Les artistes
La première aviatrice était artiste. Élise Deroche, proche de Mistinguett, issue comme elle d’un milieu modeste, devenue égérie du Paris de la Belle Époque. Aussi à l’aise sur les planches d’un théâtre qu’au guidon d’une moto, elle eut le coup de foudre pour l’aviation en 1906. Elle se lia avec le constructeur Charles Voisin, et ne tarda pas à prendre son envol. Le 8 mars 1910, elle devient la première femme à décrocher son brevet de pilote. «Le ciel est ma scène», disait-elle. Pendant près de dix ans, elle y incarne avec brio la baronne de Laroche (titre de noblesse accordé par le tsar Nicolas II après une démonstration). Rôle tragique en vérité. Endeuillée par les décès successifs de ses deux maris et de son fils, Élise Deroche disparut le 18 juillet 1919 dans un accident d’avion, où elle n’était que simple passagère.
Autre «artiste», autre destin : celui d’Harriet Quimby. Passionnée de théâtre elle aussi, journaliste à succès, cetteséduisante Américaine, amatrice de sports mécaniques, parcourait le monde pour ses reportages. Brevetée en 1911 – la première dans son pays –, elle continua d’écrire pour les journaux et pour le cinéma muet : sept scénarios pour la seule année 1911. La fin de sa vie, aucun scénariste n’aurait pu l’imaginer. Victorieuse de la Manche le 16 avril 1912, elle ne profita jamais de la notoriété due à son exploit car le Titanic coula au même moment, éclipsant alors sa propre traversée. Trois mois plus tard, elle disparaissait à 37 ans lors d’un meeting à Boston.
Katherine Stinson se destinait à une carrière musicale. C’est pour payer ses cours de piano que cette Américaine pétillante opta pour l’aviation et grimpa à bord d’un biplan Wright B en 1912. Elle n’en redescendit jamais tout à fait. La musique perdit une artiste prometteuse ; l’aviation y gagna une virtuose. L’«écolière volante» – elle était alors la plus jeune Américaine brevetée – fut la première femme à accomplir un looping, à écrire dans le ciel avec des artifices éclairants ou à se produire au Japon et en Chine. Plus tard, elle abandonna sa vie de pilote pour se consacrer non pas à la musique, mais à l’architecture.
Les sportives
Les apparences étaient trompeuses. Frêle et jolie, la Belge Hélène Dutrieu était une battante, une sportive. Cycliste d’abord, discipline dans laquelle elle remporta trophée sur trophée avant de se produire en spectacle à Paris. Au programme, son fameux «saut de la mort» : prise d’élan sur un tremplin en arc de cercle puis réception 15 mètres plus haut sur une plate-forme. D’abord en vélo, puis en moto. Pas assez périlleux pour l’intrépide Hélène. L’aviation assouvit sa soif d’adrénaline. Brevetée en 1910, elle vola comme elle avait pédalé : en championne, enchaînant les records de distance et de vitesse. Après un accident de la route, elle mit brusquement fin à sa carrière de pilote et devint femme de presse.
Se ranger des avions ? Marie Marvingt n’y pensa pas une seconde. De 1910 et jusqu’à sa mort, cette Française ne cessa de voler, décrochant même son brevet d’hélicoptère à 85 ans. L’aviation ne fut qu’une des innombrables disciplines pratiquées par cette athlète complète. Elle était capable l’été de boucler un tour de France de cyclisme et de s’imposer l’hiver suivant dans des compétitions de ski. Elle fut souvent la première Française à pratiquer certaines disciplines, le jiu-jitsu, la boxe en salle, la voltige équestre… Méconnue aujourd’hui encore, elle demeure la plus grande sportive de l’histoire.
Les obstinées
Une autre Française restera, elle, comme la plus formidable teigne de l’histoire ! Brevetée en 1920, Adrienne Bolland jurait, même devant les ministres, se bagarrait avec ses collègues masculins, qui se plaignaient de ses violences… Elle n’était pas que peste, elle était courageuse (elle entra dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale) et pilotait admirablement. Son exploit : avoir «dompté» la cordillère des Andes en 1921, à bord d’un Caudron G.3 ouvert à tous vents.
Exact opposé d’Adrienne, Maryse Bastié (elle aussi résistante) forçait l’admiration par son calme et sa gentillesse. Éprouvée par la vie – son mari et son fils disparurent prématurément –, elle se réalisa pleinement dans l’aviation, qu’elle découvrit sur le tard, alors qu’elle tenait un commerce de chaussures. C’était un peu le Guillaumet (de l’Aéropostale) au féminin : une aviatrice modeste et discrète, fiable et endurante, extrêmement populaire dans les années 1930. Auteur d’exploits mémorables, comme le record de la durée de vol, établi en 1930 en s’aspergeant le visage d’eau de Cologne pour lutter contre le sommeil.
L’obstination de Bessie Coleman mérite également le respect. Cette Texane pauvre et noire – deux obstacles de taille dans l’Amérique ségrégationniste – se rêvait aviatrice. Du fond de son modeste salon de manucure à Chicago, elle économisa pour partir apprendre à piloter en France. Le 15 juin 1921, elle devint la première femme de couleur à obtenir le brevet. De retour aux États-Unis, «Queen Bess» voulut ouvrir une école afro-américaine, histoire disait-elle en riant de «donner un peu de couleur à l’aviation». Elle n’en eut pas le temps, victime en 1926 d’un accident, sur lequel plane aujourd’hui encore l’ombre du sabotage.
Les flamboyantes
Une enfance dans l’Afrique de Karen Blixen – qu’elle côtoya –, une vie amoureuse prolifique (trois mariages et des dizaines de conquêtes avérées ou supposées, dont une avec Saint-Exupéry) et une carrière d’aviatrice auréolée d’un exploit retentissant, la traversée de l’Atlantique nord dans le sens est-ouest (en 1936)… Le destin romanesque de la Britannique Beryl Markham, auteur de Vers l’ouest avec la nuit, aurait pu inspirer un film d’aventure. Ce ne fut jamais le cas.
A l’inverse de la vie d’Amelia Earhart, dont l’existence vient d’être portée à l’écran. «Oser vivre !» était la devise de cette Américaine née au Kansas. Elle tint promesse. Sportive, intellectuellement curieuse, avide de sensations fortes, cette blonde élancée aux allures androgynes devint en 1932 la première aviatrice à traverser l’Atlantique en solitaire (sens ouest-est, avec des vents favorables), trois ans après Lindbergh. Avec à la clef un surnom, «Lady Lindy», et une célébrité internationale qui fit la fortune de son éditeur de mari, George Palmer Putman. En 1937, elle disparut mystérieusement, alors qu’elle tentait de boucler un tour du monde en Lockheed Electra : à 39 ans, Amelia entrait dans légende.
