Paris-Londres, la voie royale
Posted on Vendredi 1 janvier 2010 at 16 h 40 min and filed under Magazine.Il y a 90 ans, le premier vol commercial français survolait la Manche. Son objectif ? Rejoindre Londres et mettre fin au splendide isolement du Royaume-Uni. Retour sur l’une des liaisons-phares du ciel européen. Par Marc Branchu
Des millions de voyageurs survolent chaque jour la planète. Les axes les plus fréquentés : Pusan/Séoul (plus de 6 millions de passagers par an) et Chicago/New York ou Hong Kong/Taipei (plus de 5 millions). Paris-Londres ? Une liaison moins dense (2 millions), qui fut longtemps le cœur du réseau, après avoir été le premier lien aérien entre deux pays.
Un pont de paix
8 février 1919. Le froid enveloppe l’Ile-de-France. Emmitouflé dans son blouson de cuir, le pilote Lucien Bossoutrot décolle de Toussus-le-Noble, au sud de Paris. A bord de son Farman Goliath, douze passagers, tous militaires (transportés gratuitement) : direction l’aérodrome de Kenley, près de Londres – à peine 330 km. Quelques mois plus tard, les Anglais Alcock et Brown parcourront plus de 3 000 km et pour la première fois franchiront l’Atlantique.
Si Louis Blériot est le premier à traverser la Manche en 1909, Lucien Bossoutrot signe, lui, le premier vol avec douze passagers au-dessus du Channel. Après deux heures trente de vol, son Goliath touche le sol britannique, la ligne Paris-Londres est ouverte. Les deux mégapoles sont réunies par les airs : tout un symbole, au moment où s’ouvre la Conférence de la paix, qui va poser les jalons d’un monde nouveau.
Jusqu’à l’été, pas question de service régulier. En effet, la Grande-Bretagne défend encore tout vol civil vers son territoire – l’interdiction de navigation aérienne décrétée en 1914 ne sera abrogée que le 1er mai 1919. Le 25 août, Aircraft Transport and Travel, une compagnie britannique, inaugure le premier service aérien régulier entre l’aérodrome d’Hounslow (bientôt remplacé par Croydon) et celui du Bourget.
Envol de l’offre
Le ciel européen devient alors le théâtre d’une véritable bataille commerciale : les réseaux se déploient vers l’Europe centrale, la Méditerranée, la Scandinavie… Mais Paris-Londres reste la voie royale, desservie par des avions de guerre hâtivement modifiés.
Les transporteurs rivalisent d’imagination pour se faire connaître. La compagnie Instone largue des cartes de vœux, en guise de «salut fraternel» à la population de Boulogne-sur-Mer. Mais la liaison reste chère (1 000 FF l’aller-retour en 1920, soit 900 €), fréquentée par des passagers fortunés, des hommes d’affaires, des politiques, des artistes…
Le confort s’améliore, des garçons de cabine servent sur les lignes de Daimler Airways. A bord des Goliath des Messageries Aériennes, on s’assoit dans des fauteuils en osier, protégé du froid par un manchon et une combinaison. On peut suivre le paysage à l’aide des premiers guides aériens et même téléphoner ou envoyer un télégramme en morse ! Certains hésitent pourtant à tenter l’aventure. Fin 1919, le couturier Paul Poiret, qui doit livrer des costumes à l’Opéra de Londres, se fait photographier au Bourget. Pour sa publicité uniquement, car seuls les costumes monteront à bord, il les rejoindra par train et bateau.
Air France aux commandes
Pour soutenir la concurrence, les transporteurs fusionnent, donnant naissance à Imperial Airways en Grande-Bretagne et à Air Union en France. A la fin des années 1920, les deux compagnies multiplient les raffinements : service «Silver Wing» pour la première et «Golden Ray/Rayon d’or» pour la seconde. C’est l’avènement des premiers avions-restaurants, 12 places pour un véritable festin aérien.
Lorsqu’en 1933 Air France naît, héritière de cinq compagnies dont Air Union, elle affecte sur Paris-Londres ses appareils les plus performants, comme le Bloch 220 en 1938, qui atteint 300 km/h en vitesse de croisière. Les deux villes ne sont plus qu’à 75 minutes l’une de l’autre. La Compagnie règne alors sur la ligne Paris-Londres, y transportant plus du tiers de ses passagers, à raison de cinq allers-retours quotidiens.
Hautes fréquences
Après la Seconde Guerre mondiale, les progrès techniques bouleversent le paysage aérien avec, notamment, des appareils a plus long rayon d’action, comme les Douglas DC-4, puis les Lockheed Constellation. Air France fait de la liaison Paris-New York sa nouvelle vitrine, mais Paris-Londres – désormais également desservie par la British European Airways – reste la plus fréquentée. Sur ces deux lignes emblématiques, Air France propose un service de grand luxe : «Parisien spécial» au-dessus de l’Atlantique ; «Epicurien» au-dessus de la Manche.
Orly remplace Le Bourget, et Croydon fait place à Heathrow et Gatwick. Face aux enjeux commerciaux, Air France met à nouveau sur l’axe transmanche ses avions les plus modernes. La liaison ne cesse de se densifier, occupant le cœur de l’Europe de l’air. Jusqu’à 4 millions de voyageurs au début des années 1990 : un apogée en termes de fréquentation.
Eternel atout
Aujourd’hui, Air France et sa filiale Cityjet assurent en moyenne 11 liaisons quotidiennes dans chaque sens, entre Paris-CDG et Londres-Heathrow, et entre Orly et City Airport. Cette ligne historique reste un maillon fort de son réseau, structuré autour des hubs européens de Paris-CDG et d’Amsterdam Schiphol.
