Air France la saga


 

Air France la saga


1963 dans la peau d’un passager

Publié le Mercredi 15 juillet 2009 à 14 h 52 min dans Magazine.

Les sixties découvrent les jets, les vols abordables, la modernité d’Orly. Embarquement immédiat à bord d’un Boeing 707, pour un Paris-New York en huit heures seulement. Par Marc Branchu

1953. « Rendez-vous dans dix ans à New York ! » L’invitation avait été lancée dans l’euphorie d’un concert de Dizzy Gillespie. Nous passions devant la vitrine de l’agence parisienne d’Air France, rue Scribe. Sur une affiche, les gratte-ciel new-yorkais perçaient un plan de Paris. Le voyage semblait alors improbable. Traverser l’Atlantique en avion relevait encore du luxe. 1963. L’arrivée des jets a radicalement changé la donne. Les avions à réaction sont plus rapides et plus vastes, les compagnies ont baissé leurs prix et donc élargi leur clientèle. Le ciel est devenu accessible et l’époque est à la découverte. Fidèles à notre promesse, mes amis optent pour le paquebot et un voyage au long cours. Ils traversent l’océan sur le France en cinq jours, profitant de leurs quatre semaines de congés payés. Pour ma part, je choisis l’avion, plus rapide et abordable.

L’Amérique à 2 600 FF L’aller-retour en classe économique : 2 600 FF (3 300 euros constants) – la moitié du prix d’une 2 CV ! Sur les conseils du personnel de l’agence des Champs-Elysées, j’achète un billet à crédit. Cet espace est l’eldorado des globe-trotteurs, les affiches y invitent à tous les voyages : l’Inde, l’Afrique, la Côte d’Azur et bien sûr les Etats-Unis, représentés par un nœud autoroutier, des gratte-ciel, un tipi et un bateau à aubes. Sur un étonnant planisphère, le réseau d’Air France se tisse au-dessus des continents. « 350 000 km au total, me glisse un employé. Quasiment la distance de la Terre à la Lune ! » J’empoche mon billet, départ d’Orly le 15 décembre 1963, à 13h. Le jour J, je me présente à l’aérogare des Invalides, avec mes 20 kg de bagages, le maximum autorisé en classe économique. De la plate-forme souterraine partent toutes les quinze minutes les navettes de la Compagnie pour les deux aéroports parisiens, Orly et Le Bourget. « Comptez 40 minutes », m’annonce une guichetière, en me tendant mon ticket.

Entrée en piste à Orly Escorté de Dauphine, de 404 et de DS, le car emprunte la N7 jusqu’au terminal d’Orly. Je découvre l’édifice inauguré deux ans plus tôt par le général de Gaulle. Gigantesque, intimidant de modernité avec son long corps de bâtiments en verre et acier, ses terrasses bondées. On vient de toute la France pour le visiter, découvrir la nouvelle vitrine du progrès français, qui attire alors davantage de curieux que la tour Eiffel. On se bouscule littéralement pour assister au ballet des jets sur le tarmac. Grâce aux 3 000 haut-parleurs disposés dans l’aérogare et à la signalisation omniprésente, je trouve facilement la banque d’enregistrement d’Air France, où mon billet est enregistré, mes bagages étiquetés et où je m’acquitte de la taxe d’aéroport. « Départ à destination de New York et Houston, vol Air France 007, embarquement immédiat porte numéro 44. » Il est 11h50. Muni d’une carte d’embarquement, je fais escale dans la salle d’attente avant d’être invité à rejoindre mon appareil.

Nouvelle cabine rationalisée Les avions à hélices sont devenus rares, Caravelle et Boeing 707 ont pris le pouvoir. Comme tous les B707 d’Air France, mon appareil porte le nom d’un château. Je vais franchir l’océan à bord du Château d’Amboise, un quadrimoteur effilé. La cabine est un modèle de rationalisation, sans rapport avec les Super Constellation et leurs couchettes spacieuses. « A l’avant, il y a 32 fauteuils club pour la première classe, m’informe l’hôtesse, très élégante dans le tout nouvel uniforme bleu marine et blanc signé Christian Dior. A l’arrière, 96 places en classe économique. Entre les deux, un bar-salon, accessible en théorie aux passagers de Première. Et vous verrez, au-dessus de chaque rangée de sièges, se trouvent les “blocs passagers”, avec lampes liseuses, prises d’air individuelles, boutons d’appel, etc. » Mon envolée transatlantique débute dans le vacarme des quatre réacteurs, qui arrachent l’énorme appareil du sol parisien.

Un festin de première Pour m’occuper, j’ai emporté des journaux et quelques livres, dont Le procès-verbal, premier roman d’un jeune écrivain, J. M. G. Le Clézio, qui vient de recevoir le prix Renaudot. En fait, la Compagnie propose son magazine de bord Air France revue et des jeux de société. Sans oublier le déjeuner : un plateau-repas froid de produits des provinces françaises. Mais aussi quelques cadeaux : poupées folkloriques, confiseries régionales, brochures touristiques, etc. pour la classe économique. Que dire des prestations de la première classe ! Par l’entrebâillement des rideaux de séparation, j’aperçois les plats qui se succèdent sur un chariot circulant comme dans les travées d’un grand restaurant. Caviar ou foie gras en entrée, puis escalope de veau vallée d’Auge ou coq au vin maître Bernard. Le tout accompagné des meilleurs vins de l’Hexagone et servi dans de la porcelaine de Limoges. « Chaque Boeing 707 desservant l’Atlantique Nord transporte plus de 3 500 pièces de vaisselle, soit une moyenne de 60 pièces par passager de première et de 16 pièces par passager de classe économique ! » m’explique fièrement le steward, qui officie derrière le bar.

Le vol le plus court Je rejoins mon fauteuil avant que le B707 n’amorce sa descente. La côte américaine se dessine sous les ailes de l’appareil : premiers villages, reliefs escarpés de Long Island. Les gratte-ciel nous voient arriver de loin, quelques secondes avant notre atterrissage sur l’aéroport international que l’on appellera bientôt John Fitzgerald Kennedy. Il est 16h heure locale. Nous avons traversé l’Atlantique en huit heures seulement – il en fallait six de plus il y a trois ans. New York et ses clubs de jazz m’attendent. Mes amis, toujours en mer, me rejoindront dans quelques jours.

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