1937 dans la peau d’un passager
Posted on Jeudi 2 avril 2009 at 16 h 28 min and filed under Magazine.Dans les années 1930, la liaison phare, Paris-Londres, est assurée cinq fois par jour au départ du Bourget. Embarquement à bord d’un Bloch 220 dernier modèle, destination l’aéroport de Croydon. Par Marc Branchu
Dans le métro, une affiche m’intrigue : « Prague, 4 heures du Bourget. » Voyager en avion est-il donc devenu si simple ? Voilà qui mérite une petite enquête. L’actualité de cet hiver 1937 est propice, car au Bourget, on vient d’inaugurer une nouvelle aérogare, l’une des plus grandes du monde, quelques jours avant la fin de l’Exposition internationale à Paris. Depuis l’année dernière, avec deux semaines de congés payés, nous autres Français découvrons le plaisir du voyage. Aujourd’hui en automobile et en train. Mais demain, pourquoi pas en avion ?
C’est encore très cher Je me précipite dans le 9e arrondissement, quelques jours plus tard, avec, en bandoulière, un sac en toile contenant mon passeport en règle et quelques affaires personnelles, direction l’agence Air France Auber. Il pleut et Paris frissonne. Je rêve de soleil et de terres inconnues. Au mur de l’agence, les affiches me narguent : Alger en 8h30, Bucarest en 13h45, Dakar en 28 heures… Mon regard s’arrête sur le tracé de la ligne France-Extrême-Orient : Paris, Naples, Tripoli, Calcutta, Hanoi… Dix-neuf étapes pour une semaine de périple, rien qu’à l’aller ! Le tarif ? « 12230 francs aller-retour, me répond l’agent d’Air France [ndlr : environ 8 000 €], mais tout est compris. Air France se charge de vos repas et de vos séjours aux escales. » Finalement, j’opte pour un Paris-Londres plus raisonnable – 1 000 francs aller-retour tout de même. C’est sans doute le tronçon le plus fréquenté au monde. Air France propose cinq vols quotidiens. Départ en car du terminus parisien, place Lafayette, l’avion décolle du Bourget.
Un circuit bien rôdé Je suis dans la navette Air France. Le véhicule bleu, frappé d’un écusson argenté, arrive une demi-heure plus tard à l’aérogare du Bourget. Nous sommes conduits dans l’immense hall central. Kiosque, bibliothèque, salon de coiffure, cireur… On se croirait dans la salle des pas perdus d’une grande gare parisienne, en plus chic et plus cosmopolite. Un industriel suisse commande une boisson pour accompagner la pâtisserie qu’il a achetée tout à l’heure à Alger. Une femme élégante ajuste sur ses épaules une fourrure mise ce matin en quittant Stockholm. Après une halte express en salle d’attente, nous sommes escortés par un agent d’Air France jusqu’à la salle de départ, où l’on vérifie billets et passeports – formalité plutôt rapide – et procède à deux enregistrements simultanés. On pèse nos bagages : pas plus de 15 kg autorisés pour les voyages courts. Mon sac léger est chargé sur un chariot pendant que je monte moi-même sur la balance. « Notre appareil ne peut emporter que 900 kg », m’explique-t-on. Chaque gramme compte.
L’ère des pionniers est révolue Pendant que nous embarquons, les avions décollent dans un vrombissement assourdissant, les haut-parleurs annoncent : « F-AOHH quitte Le Bourget à destination de Rome », les odeurs d’essence émanent des citernes mobiles… Sur l’aire d’envol, le starter agite un grand drapeau rouge pour faire patienter l’avion de Rome. Atterrissages et décollages se succèdent : avions militaires, avions-écoles et avions de tourisme se mêlent à ceux des compagnies, KLM, Imperial Airways, Sabena… « Mon » avion, un Bloch 220, ne transporte que 16 passagers et du fret, totalement hétéroclite : cartons de mode, journaux, cages à oiseaux, clubs de golf, sacs postaux. Je m’engouffre aux côtés de mes compagnons de vol : un quinquagénaire tiré à quatre épingles, un homme d’affaires qui tend sa carte d’abonnement, une jeune femme blonde cigarette aux lèvres, un enfant que sa grand-mère vient d’accompagner et qui montre son billet en mordant dans sa tablette de chocolat. Nous sommes accueillis par un steward en veste blanche. Je m’installe : fauteuil Pullman moelleux, éclairage et prise d’air individuels, tablette pliante sur laquelle le steward dépose une carte du tracé ainsi que le magazine Air France Revue. « Cela change des Farman Goliath d’il y a dix ans ! me glisse mon voisin de devant, avec un léger accent britannique. Avec eux, c’était autre chose ! Les cabines étaient étroites, les sièges rarissimes et durs, la ventilation insolente, le chauffage inexistant, les lavabos absents et l’odeur d’huile de ricin omniprésente. La plupart des passagers étaient malades. Pour éviter les nuages, on volait en rase-mottes, au risque de heurter une cheminée ou un arbre. Mais c’est ce que nous aimions ! Prendre l’avion vous donnait une figure de héros. Aujourd’hui, les avions sont tellement stables qu’ils traversent les ouragans sans que leur ligne de vol soit sensiblement modifiée. » Ce n’est pas forcément pour me déplaire, me dis-je à moi-même en attachant ma ceinture, bien qu’elle ne soit pas obligatoire. Etonnamment confortable Les moteurs rugissent, les hélices déchirent l’air, les cales sont enlevées. Le Bloch 220 roule, tangue, s’immobilise, puis s’élance à plein régime, face au vent. Il décrit un cercle au-dessus de l’aérodrome où « Le Bourget », en lettres blanches, se détache sur l’herbe verte. Le chauffage plonge la cabine dans une paix douillette. L’homme d’affaires fait son courrier, deux autres, affalés dans leur fauteuil comme au coin d’un feu, lisent des journaux. Nous filons pourtant à 280 km/h. Le steward sert des boissons chaudes. La Manche a été franchie en quatorze minutes. Le temps de bavarder malgré le vrombissement des moteurs avec mon voisin de gauche, Lucien Lelong, un couturier converti au transport aérien. « Comme tous les couturiers parisiens, il m’arrive souvent d’aller à Londres. La veille, je fixe rendez-vous à ma secrétaire, qui m’accompagne jusqu’au Bourget, et tout le long du parcours, je lui dicte quelques lettres ou lui donne mes instructions pour la journée. Dans l’avion, je déjeune très à mon aise ; je lis ou j’écris facilement, n’ayant pas à subir de trépidation comme dans le train. A Croydon, une auto m’attend avec ma secrétaire de Londres. » Voici justement Croydon. Nous atterrissons sur l’aéroport londonien après 1h30 de trajet. Aux termes d’un vol qui me laisse une sensation de facilité inattendue. Seules 89 000 personnes ont voyagé sur les lignes d’Air France en 1937 ! Lorsque le prix des billets sera plus accessible, nul doute que cette fréquentation s’envolera !
